Douleurs silencieuses : quand le corps continue à crier une fois rentré à la maison
- Vincent Bernier

- 5 août 2025
- 3 min de lecture
Article 1 - Le chantier invisible
En apparence, la journée est terminée. Le chantier s’est vidé, les outils sont rangés, les casques déposés. Mais pour plusieurs travailleurs, le bruit continue. Dans les articulations, dans le bas du dos, dans les épaules. Ce sont des douleurs qui s’installent tranquillement, qui s’accumulent sans jamais tout à fait disparaître.
Certains parlent d’une raideur constante. D’autres décrivent une douleur sourde, qui monte chaque fois qu’il faut monter les escaliers ou soulever un enfant. Peu prennent le temps de consulter. Difficile de passer la journée à livrer du rendement, puis de s’arrêter net pour écouter ce que le corps essaie de dire.

Une culture qui banalise la douleur
Sur les chantiers, les douleurs sont souvent vues comme normales. Même valorisées. Travailler malgré une blessure, endurer un mal de dos depuis des années ou ignorer une tendinite, c’est parfois perçu comme un signe de force, de fiabilité.
Mais cette normalisation a un prix. Elle retarde les diagnostics, empêche la prévention et augmente les risques de blessures graves ou permanentes. Certains finissent par développer des stratégies pour contourner la douleur : changer leur façon de lever une charge, éviter certaines tâches, ou prendre régulièrement des anti-inflammatoires sans supervision médicale.
Quand la douleur suit à la maison
En dehors des heures de travail, les douleurs ne disparaissent pas. Elles affectent le sommeil, la patience, la vie familiale. Un simple souper peut devenir un effort de concentration. Les douleurs chroniques jouent aussi sur le moral, alimentent la frustration, l’impuissance, parfois même l’isolement.
Ce qui est perçu comme un problème physique sur le chantier devient, une fois à la maison, un poids mental.
Une problématique largement partagée, rarement abordée
Les statistiques de la CNESST et des mutuelles de prévention parlent de blessures, mais peu de la douleur constante qui précède ces accidents. Peu de la réalité quotidienne de ceux qui continuent de travailler malgré tout.
Certains syndiqués trouvent du réconfort dans leur régime de soins. D’autres, hors décret, se débrouillent comme ils peuvent. Dans les deux cas, l’accès aux bons spécialistes reste parfois long ou complexe.
Comprendre pour mieux agir
Reconnaître que les douleurs font partie du quotidien de bien des travailleurs, ce n’est pas les glorifier. C’est ouvrir la porte à un dialogue essentiel, entre collègues, avec les employeurs, avec les décideurs.
Parce qu’un chantier ne s’arrête pas au portail. Il se poursuit dans les os, les muscles et le rythme de ceux qui le font avancer.
Dans le meilleur des mondes
Plusieurs facteurs peuvent expliquer pourquoi les douleurs chroniques sont si fréquentes — et si peu traitées — dans le milieu de la construction :
Le rythme de travail laisse peu de place à la récupération. Enchaîner les semaines de 50 ou 60 heures devient la norme pour plusieurs corps de métier.
Les douleurs sont perçues comme inévitables. Il existe une culture du « ça fait partie de la job », qui freine l’écoute du corps et l’accès aux soins.
L’accès aux professionnels de la santé est souvent long, coûteux ou mal connu. Certains ignorent qu’ils ont droit à des services couverts, d'autres évitent de s’absenter par peur de perdre leur poste ou leur salaire.
Les équipements et outils ergonomiques ne sont pas toujours disponibles ou proposés, surtout dans les plus petites entreprises.
Des solutions concrètes pourraient pourtant alléger cette réalité :
Former dès l’école des métiers sur la prévention des blessures et l’importance de consulter tôt.
Favoriser l’accès rapide à des soins spécialisés, sans bureaucratie inutile, surtout pour les travailleurs autonomes ou hors décret.
Moderniser les outils et méthodes de travail pour réduire les efforts physiques inutiles.
Créer des espaces de parole sur les chantiers, où il devient possible de nommer une douleur sans peur de jugement ou de conséquences.
Encourager une reconnaissance officielle de la douleur chronique comme enjeu réel, avec des ressources ciblées.
Ce chantier invisible mérite d’être pris au sérieux. Pas uniquement pour soulager, mais pour prévenir, protéger et prolonger la carrière de ceux qui tiennent debout une grande partie du Québec.





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